Comme une tèle troée. Comme un pou borgne. Il n’arrête pas de dire. Déjà bavard quand il était tout tiot. Logique de retrouver Thomas Suel dans le slam. « Parole vivante, partagée, accessible à tous. Ce n’est pas un genre », certifie ce trentenaire atypique, bardé de diplômes, allergique aux étiquettes, aux barrières, aux frontières et qui fut journaliste localier, assistant social, maraîcher, formateur, voyageur ! Il clame maintenant, déclame, proclame haut et fort, cueillant une écoute, une attention auxquelles il ne s’attendait pas.

Thomas vit une « aventure phénoménale » née aux confins de la Générale d’Imaginaire, entre ateliers de sensibilisation au slam, à la littérature, à la poésie et activités de création. « Stéphane Gornikowski – le « mécano » de la Générale - m’a poussé, fait sortir de mon trou. » À l’automne 2008, Thomas passe deux mois à Houdain en résidence d’écriture avec le soutien financier d’Artois Comm. Entre Houdain haut et Houdain bas. Tout un symbole. Une ville coupée en deux, l’après-mine et les champs, des rocades et des voyettes, des zones industrielles et des fossés. Le slam en sourdine, Thomas écrit [dukõne ?], son histoire d’amour… et de haine avec l’Artois. Un « d’où qu’on est ? » brut de patois qui se décline en « d’où qu’on naît ? », en « doux qu’on naît ». Une réflexion sur l’identité, une amorce de réponse au redoutable « d’où venons nous, où allons nous, dans quel état j’erre » vues sous l’angle aigu d’une rencontre entre trois errants justement, prisonniers d’un monde de plus en plus infréquentable. Jess est l’ado « désertique », « i a mau et i sait pas dire pourquoi » ; Denise, la vieille perdue dans ses souvenirs ; Halim, le migrant à l’âme fendue. [dukõne ?] : « C’est ce qui me porte et ce qui m’abat. Ce sont des bouts d’un peu de tout pour mettre en forme quelque chose qui tient debout », glisse Thomas. Du patois, des alexandrins, des vers libres, des « samples sociaux », des boucles de mots, des brèves de vie quotidienne ! Un texte écrit pour l’oral.
Une forme neuve ?
Au début de l’année 2009, sous l’égide de Culture Commune, Thomas Suel, « le bleu », crée une musique avec deux « professionnels aguerris » : Jérémie Ternoy, pote de lycée, pianiste qui se produit sur les plus grandes scènes françaises avec son trio et Christian Pruvost, « chercheur en trompette », remarqué à Lille, Melbourne ou Chicago ! « Une complicité naturelle, un même regard sur notre pays ! » Leur musique a un côté déconcertant : « Nous voulions faire un truc très accessible mais sans compromis. »
Mis en scène et en chaussures par Christophe Moyer, mis en lumière par Claire Lorthioir, [dukõne ?] a été présenté pour la première fois, le 10 avril 2009, à Loos-en-Gohelle. Ce n’est pas du théâtre, ce n’est pas un concert. Une forme neuve ? « Il ne faut pas avoir peur d’entendre des choses jamais entendues », lâche Thomas. Sons tarabiscotés, biscornus, accents d’ichi, cris décalés. S’il n’avait jamais imaginé se retrouver sur scène, le slameur au cœur de rockeur s’y sent bien et dégage une incroyable énergie, du pep si collant. Sa langue ne dérape jamais, elle tourneboule, bouleverse, « bouleversifie », émeut. Sur les bouts de cette langue, il y a les Jess, Denise et Halim que nous croisons tous les jours… sans les voir, encore moins les écouter. [dukõne ?] nous ouvre les yeux et les oreilles, ouvre les portes, nous aide à joindre les deux bouts. Le bout d’in-haut et le bout d’in-bas.
Christian Defrance
L'Écho du Pas-de-Calais n°106
Janvier/Février 2010
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