Blé, farine, pain, telle est la trilogie qui a rythmé la vie de nos campagnes durant des siècles. Le tic-tac de l’aile du moulin à vent. Le flic flac de la roue du moulin à eau. Et le meunier toujours fidèle au poste, « dormant » avec l’aile ou la roue ; « personnage important » quelque part entre le seigneur et le curé ! Les moulins ont fleuri sur les collines et le long des rivières, notre Pas-de-Calais étant particulièrement bien loti… Ces beaux monuments de la ruralité ont été abattus par un Don Quichotte marchant à la vapeur et à l’électricité. Ceux qui ont résisté font aujourd’hui tourner une autre économie : le tourisme.

Les moulins passionnent amoureux du patrimoine et historiens locaux, qui font très bon ménage, qui font leur petit manège. Philippe May est en plus un fervent généalogiste… descendant de la famille Dumoulin ! Il n’y a jamais de hasard. En 2005, il s’était penché sur la longue histoire du moulin à eau de la Rocque à Tubersent. Un édifice mentionné dès l’an 857. Car le moulin à eau, attesté en Europe depuis l’Antiquité, est plus ancien que le moulin à vent, se développant parallèlement à la disparition de l’esclavage à partir du ixe siècle. Des moulins à eau, Philippe en a croisé une armada, notamment lors de ses recherches et dépouillements sur la famille de Dion à Wandonne. Sujet trop vaste jugea-t-il. Encouragé par ses amis des Antiquaires de la Morinie et du Groupement généalogique de la région du Nord (GGRN), il a finalement entrepris en 2007 un recensement des moulins à eau dans son « pays de cœur », du côté de la Haute Lys et de ses affluents (Traxène et rivière de Mencas). Rappelons que la Lys prend sa source à Lisbourg, à 115 mètres d’altitude ; après un parcours de 44 kilomètres, elle arrive à Aire-sur-la-Lys. À partir de là, elle est canalisée et s’é-coule au centre d’une vaste plaine. La rivière présente une pente moyenne de 2,2 % mais les pentes sont supérieures à 4 % dans la haute vallée.
Plus de mille ans
Michel Champagne ayant déjà travaillé sur Lisbourg, Philippe May a pris le relais et « enquêté » sur les dix-neuf moulins de cette Lys supérieure sinueuse et tumultueuse, de Verchin à Nielles-lès-Thérouanne en passant par Lugy et Wandonne. « Tous sont restés au stade artisanal, explique le maître ès moulins, servant à la fabrication de farine, la production d’huile voire le sciage de planches. Ils n’ont jamais franchi le pas de l’industrialisation contrairement à ce qui s’est passé dans la vallée voisine de l’Aa avec les papeteries et minoteries. »
Les archives départementales du Pas-de-Calais ont donné du grain à moudre à l’historien qui a été en mesure de brosser le portrait de chacun des dix-neuf moulins à eau. Origines et pedigrees, meuniers successifs en notant l’apparition de véritables « petites dynasties », descriptions, travaux, anecdotes, Révolution : tout est dans le livre de quatre vingts pages que le GGRN vient d’éditer Les moulins à eau de la Haute Lys et de ses affluents. Une rapide balade au fil de ces pages nous conduit au moulin Saint-Pierre de Coyecques, le plus vénérable, cité dès l’an 850 dans les Chartes de l’abbaye de Saint-Bertin à Saint-Omer ! Plus de mille ans plus tard, il « allait » encore : Maurice Louvet mettant le blé sous la porte en 1981. « En 1895, avec ses trois paires de meules, il produisait sept quintaux de farine par jour. » Le moulin de Bellefontaine à Vincly fut le premier à être doté d’une turbine, en 1894 ! Trente ans plus tard, il ne fonctionnait plus… Les moulins de Dennebrœucq sont les plus récents : fin XVIIIe pour le moulin de la Tour et 1850 pour le moulin de Glein. Cartes postales anciennes, extraits des gouaches des Albums de Croÿ, cadastres, etc., Philippe May a utilisé tous les atouts iconographiques pour redonner vie à ces moulins et ne pas les laisser couler entre les lignes parfois arides des baux et actes notariés. Il a également fait fi de détails techniques trop fastidieux, précisant simplement qu’au cours des siècles, on utilisa deux types de roue hydraulique : roue de côté sur la Lys et roue à augets ou par-dessus (pour les grandes chutes d’eau) sur les affluents.
Gîtes et jeux
Que sont devenus les dix-neuf « châteaux à eau » de la Haute Lys ? Philippe May est allé sur le terrain à l’assaut des rues du Moulin, bottes aux pieds, franchissant clôtures et fossés ! « À Vincly, l’ancien moulin est complètement noyé dans la verdure. » À Nielles-lès-Thérou-anne, il ne reste qu’un pan de mur en pierre blanche. La plupart des bâtiments ont conservé des « éléments » hérités des différentes reconstructions et sont devenus des habitations, des gîtes ruraux parfois (comme à Matringhem et Wandonne). Trois ont retrouvé des lettres de noblesse : l’ancien moulin Fatoux à Fruges a gardé sa roue par-dessus ; le moulin de Lugy avec sa roue à aubes « revenue » en 2007 et sa boulangerie fait la fierté de Bernard Delrue ; et le moulin de la Tour - Dennlys parc - à Dennebrœucq fait la joie des petits et des grands… 140 000 visiteurs en 2009. Du blé, de la farine, du pain et des jeux. La roue a vraiment tourné.
Christian Defrance
Photo Ph. Vincent-Chaissac
L'Écho du Pas-de-Calais n°106
Janvier/Février 2010
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