Et les larmes se mettent à couler. « Je savais que je ne tiendrais pas jusqu’au bout », soupire Charlyne. Impossible d’achever la lecture à voix haute de cette lettre datée du 13 novembre 1916. « À chaque fois c’est pareil », l’émotion submerge la petite-fille de Théodore Jadot. Trouble bien compréhensible car ces lignes serrées, écrites par une marraine de guerre à son cher filleul, Théodore ne les a jamais lues : il est mort le 12 novembre, « tué à l’ennemi » dans la Marne, tranchées de Capron, butte de Souain.
« Nous espérons que vous êtes en bonne santé malgré le mauvais temps » notait Jeanne Mongin, institutrice d’une école de filles du 19e arrondissement à Paris. Théodore correspondait régulièrement avec sa marraine et ses élèves ; Charlyne a hérité de ces précieux documents. Qu’elle lit, relit sans cesse depuis 2001, « après les avoir longtemps laissés de côté ».
De la Meuse à Paris
Charlyne et sa sœur ont grandi dans une large maison de la route de Douai à Bapaume, « à l’ombre » du portrait du glorieux Poilu. « Notre grand-mère s’était remariée, la vie a continué, les deux filles de Théodore ont été élevées avec les deux nouveaux enfants du couple. Si elles connaissaient peu de choses de sa vie, elles savaient qu’il était un enfant de l’assistance publique ». Les racines de Théodore ? Ses filles tentèrent bien d’en savoir plus dans les années quatre-vingt, apprenant simplement qu’il avait été abandonné à Paris à l’âge de dix jours. Suivit un long silence de vingt ans. « En 2001, à la mort de maman, j’ai voulu à mon tour savoir », raconte Charlyne. Juste au moment où la loi Royal permettait d’avoir accès aux origines personnelles. « J’ai reçu une photocopie du dossier de mon grand-père ». Charlyne prit son bâton de généalogiste, s’initia à l’informatique, s’adressa même aux Mormons et à leurs fichiers, pour remonter le temps. La mère de Théodore s’appelait Marie Jadot, originaire d’un village de la Meuse (Herbeuville), placée à seize ans chez un épicier du chef-lieu de canton – un « patron » dont elle tomba sûrement enceinte – avant de se retrouver domestique à Paris. Six mois après son arrivée dans la capitale, le 6 avril 1883, elle donnait naissance à Théodore et le laissait à l’Assistance publique. « On ne peut pas lui en vouloir », argumente Charlyne en retraçant le chemin de sa « grand-mère ». « Elle s’est mariée avec Auguste Mey, ils ont eu une fille dans le 18e arrondissement. Qu’est-elle devenue ? » Par de petites portes, parfois miraculeusement ouvertes, Charlyne Grenier est entrée dans le passé de Théodore : placé durant son enfance à la campagne à Vaulx-Vraucourt ; travaillant chez le propriétaire du château de Biefvillers-lès-Bapaume. Brève incursion dans les chemins de fer à Lens et retour au château. « J’ai épousé une demoiselle très sérieuse qui était cuisinière dans cette maison, qui y est encore actuellement, confiait Théodore dans une lettre à sa marraine de guerre avant d’ajouter :
Il a fait son devoir
Août 1914, Théodore Jadot rejoint le 233e régiment d’infanterie basé à Arras. Douloureux périple : Belgique, Marne, bataille d’Hébuterne (Artois) en juin 1915, la Somme, Les Éparges dans la Meuse… « Quand on pense qu’il s’est battu à cinq kilomètres du berceau de sa famille, sans le savoir ! » Dans ses lettres, derrière la retenue et la foi du soldat consciencieux pointe la douleur de l’homme, du père : « Nous serons encore enterrés dans les tranchées pour un moment ». Théodore voit ses amis tomber, il sait qu’il peut les rejoindre à chaque seconde : « Si la destinée veut que je ne vous revois pas, vous pouvez dire que je serai mort en faisant mon devoir. » Bon soldat, toujours de bonne humeur, Théodore fut tué par un éclat de grenade à fusil, enterré dans une tombe isolée au cimetière Capron. Plus tard, son corps fut transféré dans la nécropole nationale de Somme-Suippe. « Où je passe régulièrement », explique Charlyne qui vit entre Bapaume et Metz. Le 11 novembre dernier, les petites-filles de Théodore ont commémoré le 90e anniversaire de l’Armisitice à Biefvillers-lès-Bapaume où le nom de leur grand-père est écrit sur le monument aux Morts. « Nous ne l’avons su qu’en 2006 et nous y sommes allées pour la première fois ». Fidélité et respect. Théodore regrettait de ne pas avoir connu « les caresses d’une mère » ; en prolongeant sa mémoire, ses petites-filles lui font caresser l’éternité.
Théodore Jadot aurait donc décroché son certificat d’études à Vaulx-Vraucourt. Un village occupé durant la Grande Guerre, repris par les alliés au printemps 1917, perdu après de sévères combats en mars 1918 et définitivement libéré en septembre. L’association cartophile et historique de Vaulx-Vraucourt vient de publier une plaquette sur « Les réfugiés, la vie des habitants de Vaulx-Vraucourt de 1914 à 1918 ».
Chr. Defrance
L'Écho du Pas-de-Calais n°97
Décembre 2008
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