Mai 68 Souvenirs en Pas-de-Calais

« C’EST DEPUIS ce temps-là que les jeunes sont mal coiffés et mal habillés ! » Sonia, 88 ans, alors commerçante à Courrières, évoque l’événement toujours un peu chagrinée. « Je ne me souviens plus de ce qu’ils revendiquaient. On n’en parlait pas à la maison car tout le monde avait peur ! C’était la révolution sans qu’on s’en rende compte. Après, tout a changé, tout le monde voulait plus de liberté ! » L’abbé Jean Bernet, à l’époque professeur de lettres au lycée Saint-Paul de Lens, reconnaît que « tout ça » l’agaçait « Je ne saisissais pas bien le sens de toutes ces manifestations. Je trouvais qu’on perdait son temps. Il n’y avait plus cours, alors je suis allé à la mer… »
Jacqueline Barrois, elle, sourit du haut de ses 82 ans. Elle était militante du parti communiste, se rappelle des vagues d’enthousiasme, et raconte qu’un jour, portée par le mouvement d’une manifestation, elle est montée sur le mur d’enceinte du lycée Condorcet de Lens. « J’ai pris la parole spontanément, pour dire notre joie d’être ensemble, notre espoir… Les événements ont été tellement puissants qu’ils ont permis quelques améliorations sociales… Mais ça n’a pas duré ! »

Jean-Cyr Le Texier,
aumônier du monde ouvrier
« En communion avec les militants »
Mai 68 n’est pas un absolu pour Jean-Cyr Le Texier, prêtre. C’est un événement qui s’inscrit dans un certain nombre de faits… « qui se sont révélés être le tournant de ma vie ». Après dix ans de sacerdoce, l’homme avait accepté, sur la demande de l’église, d’entrer une année à l’école des missionnaires d’action catholique et d’action sociale. « J’étais content car, justement, on sortait de Vatican II qui réorientait l’église vers l’ouverture au monde. » L’homme, intimement plus proche des ouvriers que des patrons (« comme Jésus était plus proche des malheureux que des riches »), a été ensuite nommé à Saint-Omer, aumônier de la Jeunesse ouvrière catholique, et de sa branche adulte, l’Action catholique ouvrière. En 1967, il emmenait une cinquantaine de jeunes à un rassemblement national à Paris. « C’est avec eux, que j’ai vécu les événements… », qu’il n’hésite pas à appeler « révolution ». « C’est à travers une révolution que le monde avance… J’ai participé avec cette conviction que c’était au cœur de l’histoire concrète que se construit l’homme responsable et le croyant. »

Accompagner
La mission du prêtre était de « rencontrer, accompagner, découvrir ce que les jeunes avaient dans le cœur et ce qu’ils étaient capables d’y faire pousser… » L’homme d’église est intarissable sur le monde ouvrier. « C’était pour moi émerveillement et dynamisme… En voyant les hommes et les femmes en lutte pour leur dignité, j’ai pris goût à la vie. » Encore fallait-il approfondir l’événement, ne pas se laisser emporter, lire beaucoup, écouter. « Il y avait des rassemblements tous les soirs, des prises de parole, j’étais en communion avec les militants… » L’abbé Le Texier évoque la solidarité, la grandeur, le dépassement de soi et l’envie de chacun d’embrasser plus de responsabilités… Une attitude qui a largement dépassé les faits. « Après Mai 68, les ouvriers ont pris leur vie en main. »

Des soixante-huitards dans l’Audomarois ?

Quatorze questions pour « cerner » Mai 68 dans l’Audomarois ! Quatorze questions posées à des témoins rigoureusement sélectionnés. Le club Histoire du collège de l’Esplanade à Saint-Omer et son animateur Didier Paris – professeur au sein du même établissement – jettent, depuis le mois de septembre, des pavés dans la mare de la mémoire.

Un travail de longue haleine pour les vingt-et-un membres de ce club, des volontaires qui se retrouvent tous les lundis après les cours, tous les mercredis chez les témoins et tous les samedis matin dans les bibliothèques et les archives. Didier Paris leur propose d’avoir des « visions croisées » sur les événements qui secouèrent la France et la région de Saint-Omer au printemps 1968. « Les élèves s’initient à la recherche historique en confrontant les sources : journaux locaux, délibérations municipales… et les témoignages », explique le professeur avant d’apporter une précision de taille, « il s’agit d’histoire et non de politique ! » Ils ont d’ores et déjà rencontré des gens de droite qui se souviennent avoir entendu il y a quarante ans : « Mai 68 c’est comme Mai 40, la débâcle » ; et des gens de gauche « qui ont fait grève durant de longues semaines et scandé “Pompidou des sous !” ». En consciencieux professeur, Didier Paris a replacé Mai 68 dans son contexte et donné une chronologie des manifestations parisiennes… Avec cette première analyse qui a sauté aux yeux en épluchant les journaux : « un énorme décalage entre ce qui se passait dans la capitale et ce qui se passait dans l’Audomarois. En Mai 68, les journaux comme La Voix du Nord ou L’Indépendant parlaient davantage des communions solennelles que des grèves. » Des grévistes il y en avait pourtant : à la CGCT à Longuenesse, dans les papeteries de la vallée de l’Aa, à la Céramique d’Aire-sur-la-Lys, chez les cheminots, chez les enseignants. « Au lycée Ribot à Saint-Omer, le comité d’élèves réclamait avant tout le report du bac… Et tout le monde l’a eu ce bac » sourit Didier Paris.
À travers une exposition qui sera montée à partir des témoignages et de documents divers, le club Histoire du collège de l’Esplanade souhaite également évoquer les changements qui sont intervenus dans notre vie quotidienne… après Mai 68 : « beaucoup dans les mentalités, peu au point de vue politique » souligne Didier Paris. Vêtements, voitures, télé, familles : plus rien ne fut comme avant et ça aussi « ça saute aux yeux » d’élèves nés dans les années quatre-vingt-dix.

Bernard Vosgien au lycée Condorcet
« Il fallait convaincre plutôt que contraindre »

Bernard Vosgien avait alors trente ans. Il était surveillant général des classes terminales du lycée Condorcet de Lens. Mai 68 ? Oui, il se souvient et s’amuse dans ses moustaches. « C’est là que j’ai vu le premier sitting de ma vie ! Quand le proviseur a découvert les élèves assis dans la cour, refusant d’entrer en classe, j’ai cru qu’il allait faire une crise cardiaque ! »

À des années-lumière des pavés du quartier latin, des barricades et des voitures brûlées, Lens faisait sa propre révolution. « Et je n’en garde pas de souvenirs dérangeants… poursuit l’ex-surveillant général. Les élèves étaient restés très respectueux des personnes et du matériel… » Bernard Vosgien, qui ne savait pas encore qu’il serait un jour directeur de l’établissement puis adjoint au maire de Lens, s’était félicité à l’époque de la décision du recteur de fermer les lycées. « Nous étions désarmés, nous n’aurions pas pu nous opposer aux jeunes. Il y aurait eu la crise, si nous avions voulu faire preuve d’autorité ! », Pourtant, le petit lycée de province qu’était Condorcet semblait bien loin de l’insurrection ! « La plupart des élèves étaient fils et filles de mineurs, ils avaient sur les épaules la pesanteur de la discipline et le sens de la hiérarchie… » Bernard Vosgien raconte qu’en Mai 68 la jeunesse du pays a dit non à toute autorité sans forme de démocratie… et qu’ensuite les élèves n’ont plus toujours compris où étaient les limites de leur liberté. « Il a fallu siffler la récréation. Expliquer qu’on ne supprimerait pas les estrades, que les profs n’étaient pas des GO… Mais il était clair que plus rien ne serait comme avant ! Il n’était plus question de contraindre mais de convaincre. » On devait désormais écrire que les lycéens avaient à assister aux cours, respecter la ponctualité, faire des devoirs. « Avant, ça allait de soi ! » remarque M. Vosgien. « Il fallait accepter que les élèves aient des droits, admettre les délégués, rendre des comptes au Conseil d’administration… C’était plus compliqué mais cette période ne m’a pas déplu. » Aux dires du professionnel, s’en sont sortis les lycées qui ont su maintenir le dialogue avec les élèves. Idem pour les enseignants. « Car les malheureux profs qui ont refusé le changement, qui ont refusé de reconnaître les délégués des élèves, ont vu se multiplier les incidents jusqu’à la fin de leur carrière ! »

Gauhéria, la revue d’histoire et d’archéologie de la Gohelle s’est attardé sur Mai 1968 à Liévin dans son no 42.
Un article d’Éric Decarcique.
Rens. 06 37 34 58 12

Textes : Marie-Pierre Griffon et Christian Defrance
L'Écho du Pas-de-Calais n°92
Avril/Mai 2008


Vos réactions

RACHID

07/09/2008 16:13:54

Ce que dit Bernard Vosgien est vrai, et toujours d'actualité,il a fallu changer certaines methodes tout en expliquant qu'il y avait des choses qui ne changeraient pas!Moi qui ai connu le lycée avec sa discipline de "fer"Mr DAVE le proviseur et surveillant faisaient regner une discipline difficile à admettre aujourd'hui mais les résultats etaient là.C'etait une autre époque!

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