Thérèse Guilbert, vice-présidente du conseil général, attachée à la culture, se réjouit. Que le Département ait demandé l’agrément de son service archéologie pour réaliser des opérations préventives, « est une excellente chose ! » Non seulement le service voit augmenter ses rangs de trois archéologues et de moyens supplémentaires, mais la collectivité va gagner un temps précieux. Jusqu’à présent, quand une demande de permis de construire est déposée, quelle que soit la surface concernée, le préfet doit saisir l’Inrap, l’Institut national de recherches archéologiques préventives. L’organisme a la charge de prospecter les lieux pour établir un diagnostic et une éventuelle proposition de fouilles. « L’Inrap est débordé ! commente Thérèse Guilbert. Devant la demande grandissante des organismes de construction, de voiries… il lui est devenu impossible de répondre aux prescriptions dans des délais acceptables ! » Certains travaux étaient immobilisés pendant plus d’un an juste en attente d’un diagnostic archéologique ! Désormais, en collaboration avec l’Inrap, le service archéologie du Pas-de-Calais se chargera d’une partie des cent cinquante demandes annuelles. Il réservera ses moyens aux opérations inscrites dans la contractualisation. Les EPCI (établissements publics de coopération intercommunale) qui n’ont pas encore signé de convention avec le conseil général (sur les infrastructures, l’action sociale, la culture, le sport…) devront attendre.
Le service d’archéologie, fort de ses nouvelles compétences, donnera avant tout la priorité au chantier qui mobilise toutes les attentions : l’opération Grand site national, pour laquelle des délais d’exécution des travaux doivent être tenus. Les travaux d’aménagement des 23 km de côte entre Gris-Nez et Blanc-Nez seront lancés prochainement. Avec eux, une nouvelle aventure archéologique…

Depuis plus de 25 ans, Bernard Ghienne, secrétaire de l'association d'éducation populaire Gauheria, ne ménage pas ses efforts pour restituer le passé de la Gohelle à ses habitants. L'association publie une revue depuis 1984 qui fait paraître études scientifiques et documents historiques inédits qui permettent à la région de renouer des liens parfois distendus avec son passé.Bernard Ghienne, enseignant au lycée Saint-Paul à Lens, peut se targuer d'avoir vaincu une légende tenace dans le bassin minier : « Lens n'a pas de passé ». Lâchée comme ça, l'expression peut faire sourire. Pourtant, quand en 1982 il fouille avec ses élèves et des archéologues régionaux le site qui allait voir s'ériger le siège de la Direction des opérations des télécommunications à Lens, les autorités municipales ne s'attendaient pas du tout à voir apparaître des vestiges de la ville du XIIIe siècle ! À cette époque, Lens est encore un trou noir sur la carte archéologique de la France, au grand désespoir du service régional des fouilles… Un an plus tard, l'exposition 10 jours pour l'archéologie révèle à 3 500 visiteurs du foyer Albert-Camus le fruit de deux saisons de recherches sur le terrain, principalement de la céramique et un plan-relief de la ville de 4 m2. La Voix du Nord fera sa toute première une en couleurs de l'édition lensoise pour l'événement ! La découverte crée des vocations et bientôt le petit club amateur de lycée (un des trois clubs du Nord - Pas-de-Calais) devient le Cercle archéologique de la région de Lens (Carl).
La légende était morte : Lens possédait un passé archéologique, bien conservé même, car la destruction de la Grande Guerre a scellé les états antérieurs sous 2 mètres de gravats protecteurs. Le Carl éprouvera malheureusement beaucoup de difficultés à trouver un local en ville, la nécessité des recherches archéologiques n'ayant pas encore eu le temps de s'imposer dans les esprits des responsables politiques locaux. C'est alors le maire de Liévin qui accueillit à bras ouverts les jeunes archéologues lensois. Immédiatement fut décidée la publication d'une revue, Gauheria, qui ferait état des recherches sur l'histoire de la ville et de la Gohelle. Le premier numéro se vendit à 3 500 exemplaires, et le nombre d'abonnés grimpa rapidement à 400. La reconnaissance scientifique suivit de près le succès populaire : des archéologues chevronnés demandèrent à Gauheria de publier un volume spécial sur le second âge du fer dans le Nord - Pas-de-Calais… Les dossiers de Gauheria étaient nés. Des tensions internes provoquèrent la scission de l'association en deux : le Carl d'un côté regrouperait les fouilleurs, de l'autre côté Bernard Ghienne et Gauheria, désormais subventionnée en partie par le conseil général, se chargeraient des publications et « d'éducation populaire » à l'histoire. La grande aventure éditoriale de Gauheria pouvait commencer…
Avec les années, l'idée d'une archéologie lensoise infusera lentement dans la tête des responsables politiques. Il faut dire que le service régional leur mettait la pression en envoyant des diagnostics positifs de sites en voie d'aménagement et qu'entre-temps la législation s'était faite plus restrictive en imposant des fouilles payées par l'aménageur et réalisées par des archéologues professionnels. En 1996, le district de Lens vota donc la création d'un service archéologique. Malheureusement, la priorité de l'époque était la coupe du monde de football, et la mise en place effective du service fut reportée aux calendes grecques… Elle n'est toujours pas effective aujourd'hui ! L'incertitude et l'hésitation continueront donc de régner sur l'archéologie de terrain à Lens, des fouilles nécessaires n'étant jamais réalisées, comme celle de la motte féodale en 2003, aujourd'hui intégralement et définitivement bétonnée sans avoir fait l'objet de la moindre investigation !
Aujourd'hui installée à la Maison syndicale de Lens, Gauheria est bien acceptée dans la région, même si sa situation est toujours fragile car le sort de chaque numéro de la revue est lié à la publicité que lui fait la presse locale. Mais une association seule ne saurait suffire, et à la veille de l'installation du Louvre il est devenu urgent de mettre en place un service archéologique digne de ce nom pour éviter de renouveler les naufrages scientifiques qu'a pu connaître l'archéologie lensoise par le passé.
La zone du futur lotissement « Derrière les jardins » à Dourges, située non loin de la plateforme multimodale Delta 3, vient de faire l'objet d'un diagnostic archéologique par l'Inrap. Un archéologue spécialisé a passé 20 jours en juin à sonder les 7,5 ha de terrain avec une pelle mécanique. Son rapport préliminaire fait état de la présence à cet endroit de vestiges remontant notamment aux temps de la fondation du village à l'époque mérovingienne.Quand la mairie de Dourges a décidé d'aménager le nouveau lotissement « Derrière les jardins » en avril 2007, elle a dû comme la loi l'y oblige envoyer son projet au Service régional d'archéologie à Villeneuve-d'Ascq. Comme la région est riche en vestiges archéologiques, l'hypothèque n'a pas été levée et la mairie a dû contacter l'Inrap pour qu'il monte un dossier et envoie une équipe mener quelques investigations liminaires sur le terrain. En juin, un assistant d'études et d'opérations, Samuel Desoutter, est venu sonder la zone avec une pelle mécanique pour voir si le sous-sol recelait quelques traces du passé de la commune.
Comme le temps est limité, l'archéologue se contente d'ouvrir 10 % du terrain répartis sur toute la surface à aménager. Il fait ouvrir des tranchées linéaires tous les quinze mètres, pelant la terre délicatement jusqu'à une profondeur de 70 cm ; simultanément, il fait creuser des sondages plus profonds qui lui permettront de situer le site dans son contexte géologique. Ici, nous sommes dans l'actuelle zone périurbaine, où l'on connaît déjà la présence d'une villa gallo-romaine, de fermes gauloises et d'une ancienne commanderie templière du XIIe siècle. Samuel Desoutter s'attend donc à trouver des vestiges au cours du diagnostic. Son pronostic s'avèrera tout à fait exact. Les sondages feront apparaître huit fosses rectangulaires de 4 x 3 m reconnaissables à leur couleur plus sombre que la terre environnante. Il en retire des tessons de céramiques, du charbon, des restes de faunes et de tuiles, qui signent généralement d'anciens fonds de cabanes. Le décor des céramiques, réalisés à la molette et au poinçon, sont typiques de l'époque mérovingienne (VIe-VIIIe siècle). Cet indice permet de dater les vestiges d'habitat mis en évidence par la pelleteuse. De cette époque, deux inhumations ont également été mises au jour. Les recherches ont en outre permis de trouver sept incinérations gallo-romaines du IIe siècle dont une avec huit céramiques. Elles se présentent sous la forme de petites fosses quadrangulaires de 80 cm de côté remplies de terre charbonneuse, de céramiques et d'ossements.
Ces trouvailles représentent un échantillon de ce qu'on trouvera pendant les fouilles archéologiques proprement dites. Il appartient désormais à l'Inrap de monter un dossier solide pour le Service régional d'archéologie, qui décidera en dernière instance la poursuite ou non des recherches archéologiques de terrain à Dourges.
C'est un projet dont on parle depuis dix ans et qui verra le jour en 2009 : les travaux du creusement du canal qui assurera la liaison à grand gabarit entre le bassin fluvial de la Seine et celui de l'Escaut et du nord de l'Europe, vont engendrer le plus grand chantier de fouilles archéologiques que la France ait connu !Les chiffres sont éloquents : 106 km de long entre Compiègne et Aubencheul-au-Bac, dont 26 dans le Nord - Pas-de-Calais. Une emprise de 100 à 150 m pour l'ouvrage dans sa globalité, 54 m pour le plan d'eau, qui aura une profondeur de 4,5 m, en tout 55 millions de m3 de déblais… Quand Alain Jacques, le directeur du service archéologique municipal d'Arras, énonce ces chiffres, il a le regard d'un enfant à qui on aurait promis un gâteau aussi grand qu'une maison et une fontaine de limonade ! « Ce chantier constituera un moment fort de l'archéologie de notre région », déclare Alain Jacques. « D'autant qu'elle est riche en vestiges de toutes époques, de la préhistoire à la Première Guerre mondiale. » Contrairement à un chantier TGV ou à une autoroute où l'on reste en surface, ici les archéologues vont devoir descendre profondément dans le sol. Pour un projet d'une telle ampleur, toutes les compétences seront réquisitionnées et fédérées, car une partie du patrimoine va disparaître. De l'Oise au Nord, les techniques de recherches et d'enregistrement des couches archéologiques seront les mêmes partout. « Il y a deux ans de fouilles pour 200 personnes ! », sourit Alain Jacques. « L'institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) va d'abord établir les diagnostics sur tout le parcours du futur canal. On s'attend à ce qu'il y ait un site retenu tous les 500 m ! On sera particulièrement attentif aux sites du haut Moyen Âge, qu'on connaît moins bien que l'époque gallo-romaine. En tout, on devrait même découvrir une vingtaine de sites préhistoriques majeurs ! »
Les diagnostics commenceront courant 2008, ensuite les archéologues auront trois ans pour fouiller le terrain avant le creusement du canal.
Marie-Pierre Griffon et Arnaud Verkindere
photo Lens : Bernard Ghienne
Dourges : Olivier Bourrez/Mairie de Dourges
Canal : Plan VNF
L'Écho du Pas-de-Calais n°87
Septembre 2007
Pas de commentaire, soyez le premier à participer
