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Des habitants hors-la-loi

Certains n'ont plus de colère depuis longtemps.
Trop cognés par la vie, ils ont perdu toute véhémence. D'autres ont la rage aux bords des lèvres, déchaînés, outrés contre l'injustice, les abus, le monde entier. D'autres enfin posent leurs mots avec simplicité et racontent leur histoire. Pour chacun, une histoire différente. Pour tous le même désir, humble, avoir " un petit chez soi. " Fatigués de promesses et d'espoirs déçus, usés par des conditions de vie pénibles, ils ont choisi de déposer les grilles des maisons vides de la cité Cornuault à Évin-Malmaison. Ce sont les nouveaux squatters. Pas ceux des cheveux longs, des tags et des cannettes de bière, non, ce sont des gens comme tout le monde avec des bébés bien mignons et des fleurs sur la table du salon.

En s'insinuant dans les maisons de la Soginorpa, ils se sont tous glissés dans l'illégalité. " Pas de gaieté de cœur, affirment Stéphanie, Sébastien et leur petit Jérôme de 10 mois ; Cindy, 20 ans et sa fille Lucia, 7 mois ; Évelyne et son grand fils qui vient de trouver un travail... Pas de gaieté de cœur, juste par nécessité. " Ils ont tous attendu trop longtemps dans des situations trop difficiles. Ils ont tous eu le cœur pincé de voir la maison d'en face attribuée à d'autres. Ils ont tous enragé de voir autour d'eux des maison vides alors qu'ils en avaient besoin.

Personne ne se met à notre place
Évelyne a été flanquée à la porte par son compagnon, manu militari. Elle a dormi un peu dans l'herbe près de l'usine Metaleurop, puis dans une voiture et a été accueillie chez sa fille pendant un temps. " J'ai fini par prendre une maison, glisse-t-elle doucement, on ne peut pas toujours vivre chez ses enfants ! " Cindy, elle, est fille-mère. C'est ainsi qu'elle se présente. " J'ai dormi un peu à l'hôtel, quand je n'ai plus eu d'argent, j'ai ouvert une maison ! " Jocelyne est la plus impétueuse. Fuyant la violence de son mari, elle est partie de chez elle avec ses quatre enfants. Elle explique avoir déposé des demandes de logement depuis six ans. Sans succès. " Personne ne se met à notre place, s'insurge-t-elle. J'ai 46 ans, je ne crois plus en rien. Mais je n'ai plus peur de rien. " Corinne, quant à elle, agite des certificats médicaux : son précédant logement était dans un tel état d'insalubrité que ses enfants sont tombés malades. À force de vivre dans l'humidité, sa petite Stessy (pour ne citer qu'elle), a perdu les ongles des mains et des pieds. Aujourd'hui, ses problèmes d'asthme l'obligent régulièrement à utiliser un appareil respiratoire. Corinne a abandonné les ruissellements des murs, les mycoses, l'eczéma, les bestioles et s'est trouvé toute seule un logement sain. Stéphanie et Sébastien ont quitté leur caravane et leur misère. Ils ont pris possession d'une maison alors que le couple attendait un bébé. Comme les autres squatters, ils ont fait ouvrir les compteurs d'eau, de gaz et d'électricité, ils ont assuré les lieux et s'étonnent de votre étonnement : " Oui, oui, on peut assurer une maison squattée ! " Ils ont même envoyé régulièrement un loyer à la société gestionnaire des lieux qui a fini par leur retourner un chèque en " règlement des sommes indûment versées. " Stéphanie a la tête sur les épaules. Elle gère ses documents officiels, tente de trouver des solutions, cherche des aides juridiques, se fait volontiers porte-parole. D'autres, qui ont eu un parcours plus chaotique, ont perdu des papiers, oublié d'en renvoyer, sont dans des situations administratives enchevêtrées, sont sous le coup de plaintes et convoqués au tribunal, ne savent plus où s'adresser. En outre, l'illégalité du squat leur a fait perdre l'avantage des Restos du cœur, des quelques aides auxquelles ils avaient droit et peut-être bien la possibilité de retrouver, une place officielle sur une liste d'attente de logement. Tous sont conscients que forcer les portes des maisons vides n'est pas légalement la meilleure solution mais tous ont le même discours : " On est des êtres humains et pas des bêtes. "

Bernard Staszewski, maire d'évin-Malmaison :
Depuis des décennies, le bassin minier n'a pas été reconnu

" Il faut se battre pour que tout le monde ait droit au bonheur " Bernard Staszewski, maire d'Évin-Malmaison est fils de mineur d'origine polonaise. Sa famille a connu des épreuves difficiles et même, en son temps, l'expulsion. Cette expérience a acéré sa réceptivité. Sa formation d'éducateur l'a aussi conduit à " côtoyer la détresse, la souffrance, l'exclusion ", mais aussi à appréhender toutes les définitions de l'assistanat. Confronté comme quelques maires du bassin minier au problème du squat dans sa commune, il refuse d'envisager la répression avant d'examiner la possibilité d'une régularisation. D'autres premiers magistrats ne font aucune exception et assurent que si tout le monde enfreint la loi, ce sera l'anarchie.

Face aux maisons squattées, Bernard Staszewski fait observer qu'elles sont déjà promises à des personnes, elles aussi, dans la nécessité. Il propose l'alternative de foyers d'urgence mais reconnaît volontiers le manque de places et l'inadaptation des structures pour les familles. " En terme social, la France a encore des efforts à faire ! " Il est clair que le problème de la pénurie de logements dépasse largement les compétences et les frontières des communes. " Depuis des décennies, le bassin minier n'a pas été reconnu par les gouvernements. On ne peut pas régler l'exclusion sans moyens et le logement n'est qu'une partie du problème. En attendant que les services de l'état et les bailleurs trouvent une solution, nous essayons de gagner du temps. " Des avis d'expulsion sont posés sur son bureau, il ne les applique pas. Quant aux aides de la mairie distribuées aux personnes en situation illicite, " toutes les situations sont vues au cas par cas. " Peut-on supprimer la possibilité d'accéder aux Restos du cœur à des gens qui, par nécessité, ont franchi la frontière de la loi ? Faut-il leur demander de choisir entre manger et se loger ?
Bernard Staszewski affirme qu'il reçoit des demandes de logements sociaux par dizaines. Quand le bailleur a fait une pré-sélection, il reste au maire à attribuer tel ou tel habitat à telle ou telle personne selon l'ancienneté de la demande ou l'adéquation entre le type de logement et la taille de la famille. Les attentes sont infinies, aussi les sentiments d'injustice émergent au fur et à mesure que sont distribuées les maisons ou qu'elles ne sont pas attribuées du tout. Les voilà squattées. " Nous avons des terrains, conclut le maire. Qu'on nous donne les moyens de bâtir des logements sociaux mais aussi les écoles et les services reliés. Avec le coût d'un porte-avions combien peut-on construire de maisons ? "

Luc Legras de la Soginorpa :
Le squat : la partie visible d'un iceberg

Luc Legras, directeur général de la Soginorpa, le reconnaît : " pour certaines personnes, le paradoxe est incompréhensible. Elles ont déposé une demande de logement depuis des mois ou des années et n'obtiennent pas satisfaction. Pourtant, dans leur cité, elles comptent les maisons vides. " Des mots mêmes du directeur, une nouvelle attribution de logement nécessite six mois en moyenne : trois pour régler les problèmes administratifs, trois pour remettre la demeure en état. La Soginorpa met tout en œuvre pour réduire l'attente. Depuis trois mois le nombre de logements libres a diminué de 180. N'empêche, quand on vit à douze dans deux pièces ou dans la rue avec son gamin, l'envie de s'installer dans une maison inoccupée depuis belle lurette vous démange.
C'est ce qu'ont fait certaines familles à évin-Malmaison, Libercourt, Ostricourt, Oignies... dans la plus complète illégalité et dans la plus totale détresse.
Selon Luc Legras, " ce squat est l'émergence d'un problème crucial de logement. " Un peu la partie visible d'un gigantesque iceberg national. La Soginorpa recueille plusieurs centaines de demandes. Quatre fois plus que le nombre de logements disponibles. " Le nombre d'années d'attente varie de un an et demi à quatre ou cinq ans selon les localisations. " Si le problème est identique pour tous les bailleurs publics spécialisés dans les habitats à faibles loyers, il y a un gros intérêt pour ceux de la Soginorpa. Ce sont des maisons individuelles, qui ressemblent à celles des parents mineurs, devenues attrayantes quand elles sont réhabilitées et chaleureuses par leur proximité. Hélas, le patrimoine n'ayant pas pu être entretenu pendant longtemps, trente-cinq mille logements ont disparu en trente ans. La société démolit, vend ou réhabilite mais n'a pas été créée pour construire. Le travail de remise en état de certaines maisons, de certains quartiers, est " colossal ", pour reprendre le terme de M. Legras. Certains bâtiments ont un siècle et n'ont connu aucune restauration. Sur un total de 68 000 logements, 11 000 ont encore les WC à l'extérieur, 28 000 n'ont qu'un poêle à mazout ou à charbon et connaissent de graves problèmes d'humidité. Certes ces logements sont loués à très bas prix mais laisser vivre les gens dans de telles conditions est indigne. Aussi, peu à peu, le gestionnaire du patrimoine des Houillères restaure, réhabilite, remet aux normes et replace sur le marché locatif des logements corrects. Mais à un coût que les anciens occupants à très faibles revenus ne peuvent plus s'offrir. Quadrature du cercle.
La réponse au squat, pour Luc Legras, est à l'évidence de nouvelles constructions de logements individuels à des prix accessibles. Difficile sur des terrains qui deviennent de plus en plus coûteux à 40 kilomètres au sud de Lille. Quant à connaître le volume de bâtiments à construire, il s'agit de réunir les bailleurs, d'appréhender les besoins en terme de communautés d'agglomérations et non plus en terme de communes. Reste à éviter à tout prix le phénomène de " ghettoïsation ", si le quota de 20 % de logements sociaux, imposé par la loi SRU, est révisé à la baisse…

Conseil général :
Aller au-delà de son strict devoir

" Dans certaines communes, cinq à six cents dossiers sont en attente. "
Le conseil général brosse un tableau clair de la situation. Devant ce constat et bien que la politique logement ne relève pas de sa compétence, le conseil général a mis en place une politique volontariste. Certes le département doit participer à part égale avec l'État au financement du Fonds solidarité logement (FSL) mais il a voulu aller au-delà de son strict devoir...

Ainsi, chaque année, il accorde une aide à la rénovation du patrimoine HLM ancien, de même il apporte une aide réelle à la création de chambres d'étudiants. Pour accompagner les programmes de logement dans le département, le conseil général a donné depuis 1981 plus de 300 millions d'euros de garanties d'emprunts aux bailleurs publics. À ajouter à une enveloppe globale d'environ 4,5 millions d'euros pour toute sa politique de logement, répartis entre l'aide aux accédants en difficulté ; la mise en place du FSL avec l'état et la collaboration de la Caf, des bailleurs et des associations ; la création d'un dispositif transitoire pour solder les dettes lourdes impayées quand les locataires sont de bonne foi ; ce dispositif a été suivi de deux chartes " prévention des expulsions ". Citons encore les efforts pour capter le marché privé et convaincre les propriétaires de louer des logements à des personnes en difficulté avec l'aide de garanties de paiement, du soutien de la Macif et la prise en charge des éventuelles réparations... La venue de Mme Lienmann l'an dernier a permis d'envisager un travail efficace sur le logement indécent. Aujourd'hui, l'opération s'est enlisée. Le conseil général, la DDE, la préfecture, l'Anah (aide nationale à l'amélioration de l'habitat), n'ont plus aucune information sur les crédits attribués. " Tous les acteurs, quels qu'ils soient, ont toujours été de bonne volonté, certifie le conseil général. En se penchant sérieusement et régulièrement sur les problèmes, ils ont évité mille difficultés. C'est la détermination de chacun qui a permis d'avancer chaque jour sur le chemin de la lutte contre l'exclusion... " Reste que l'inadéquation entre le nombre de logements et le nombre de demandes demeure fondamentale. Beaucoup de personnes peuvent bénéficier du FSL mais ne trouvent pas d'habitat pour en profiter. " Le problème pour les bailleurs est le coût du foncier. On leur demande de construire des logements qui ne compenseront jamais le coût des opérations. Impossible pour eux d'équilibrer leur budget. N'oublions pas que dans le Pas-de-Calais, 60 % des ménages ne paient pas d'impôt. "


Textes et photos Marie-Pierre Griffon
L'Écho du Pas-de-Calais n°38
Novembre 2002

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