
Le Lab-Labanque, centre de production et diffusion des arts visuels, installé à Béthune dans l’ancienne Banque de France, accueille actuellement le géant français de l’art contemporain, Claude Lévêque. Entre Bruxelles et la biennale de Venise*, l’artiste a choisi de s’arrêter dans le Pas-de-Calais, propulsant ainsi le département au rang des plus grands. Il propose une exposition fracassante que lui a inspiré le lieu : « La Rumeur des batailles », et a invité deux jeunes plasticiens dont il affectionne particulièrement le travail, Jonathan Loppin et Sophie Dubosc.
De bas en haut, d’un bout à l’autre des étages, les trois artistes ont installé chacun une émotion bien particulière. Hasard ou attention, une cohérence, une vraie complémentarité s’est créée dans l’immeuble. Alors que Claude Lévêque propose au rez-de-chaussée, une exposition très masculine, virile et violente, Sophie Dubosc présente, elle, un deuxième étage hyper féminin, en rondeurs intimes, entre pertes des eaux, tissu cousu et petits lits d’enfants. L’entre-deux, le premier étage, est occupé par Jonathan Loppin qui, lui a travaillé sur l’absence, le vide, et les traces qui restent quand l’habitant (homme ? femme ? famille ?) a quitté les lieux. Un coussin de néant entre le masculin et le féminin.
Faire confiance à l’intelligence
Quand il a visité cette ancienne Banque de France, abri compliqué de la richesse, Claude Lévêque a tout de suite eu envie d’investir le lieu. L’homme aime les endroits atypiques où l’espace, s’il n’est pas forcément « facile », a une âme. Ainsi a-t-il déjà travaillé dans une usine de chocolat, une friche industrielle… Au Lab-Labanque, il s’est attardé au souvenir de l’argent qui imprègne encore le lieu et aux analogies qu’il suscite : la violence, le spectacle, le jeu, la guerre… L’artiste a intitulé son exposition : « La Rumeur des batailles. » Comme il a l’habitude de le faire, Claude Lévêque a orienté son travail sur un parcours d’objets, de lumières, de bruits, d'émotions à fleur de peau et d’odeurs... Un récit onirique en cinq sens. Un chemin spectaculaire qui créé des sensations, même si elles sont de rejet. Aucune partie de l’exposition ne porte de titre particulier ni d’indication. Claude Lévêque fait confiance à l’intelligence du public, à sa capacité de fabriquer sa propre interprétation du parcours et, bien sûr, au travail des médiateurs. Pour traverser l’œuvre de Claude Lévêque au Lab-Labanque, il faut accepter d’être perturbé, de vivre une expérience sensorielle intense. Il faut surtout accepter de revenir - plusieurs fois.
Claude Lévêque a travaillé en touches légères ou à gros coups de lumières et de tonnerre. Ici, à la façon d’un metteur en scène, il a juste révélé ce qui existe déjà ; en bombant à l’or une porte blindée, en éclairant de vert une pièce absurde, en teintant d’une lumière blafarde la salle des archives froide comme la mort ou en baignant de rouge sang étouffant un large espace où s’affrontent deux entités. Parfois, il s’est ancré dans l’histoire locale : il a installé un ring doré en référence au bourreau de Béthune (le champion de catch ou l’assassin de Milady tuée à Béthune ?); il a fait résonner à l’infini la salle
des recettes d’une musique militaire franco-française jouée par l’harmonie de Bruay-la-Buissière.
À côté des nuances discrètes, l’homme a frappé des coups de massue. Dans le bureau du directeur, une cruelle, une convulsive lumière stroboscopique et des courants d’air incessants donnent la nausée au visiteur. Dans l’élégance de la salle des coffres, des pneus immenses de tracteur sont posés sur les portes cossues comme une mouche sur du lait. Confrontation hideuse, comme si le travail et l’argent n’avaient plus rien de commun. Dans la serre, une tête… de cerf, dorée, bien nommée « massacre » ; elle tourne à l’infini dans la lumière aveuglante, dans les bruits de combat, dans la rumeur des batailles… Symbole de la chasse à courre, les bois de l’animal renvoient bien sûr à la richesse de la classe dirigeante. Cependant, n’allez pas voir dans ce message, dans ces messages, une morale ou une quelconque leçon. Claude Lévêque parle simplement d’aujourd’hui, il pose les faits… et il s’amuse. Surtout de la coïncidence entre son exposition, qui traite de la violence de l’argent, et la crise financière actuelle qui secoue furieusement le monde.
Lab-Labanque, 44 place Clémenceau,
62400 Béthune. Tél. 03 21 63 04 70 - www.lab-labanque.fr
Ouvert tous les jours de 14 h à 19 h. Entrée libre. Fermé le 25 décembre et le 1er janvier.
* En 2009, Claude Lévêque représentera la France à la biennale de Venise
Marie-Pierre Griffon
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